Lettre de refus du Réseau Education sans frontière

Monsieur le ministre,

Vous avez souhaité rencontrer des représentants du Réseau Éducation Sans
Frontières avant la présidence française de l’Union européenne. Dans le
contexte actuel, une telle entrevue nous semble inutile. Nous ne répondrons
pas à votre invitation.

Malgré les fortes réticences de certains d’entre nous, dues entre autres à
l’intitulé de votre ministère, nous avions accepté d’être reçus l’an dernier
pour ne pas condamner votre politique avant que vous l’ayez officiellement
énoncée.

Depuis lors vous avez fait vos preuves, au-delà de tout ce qu’on pouvait
redouter.

Vous avez fait voter une loi destinée à empêcher les parents et les enfants
de vivre ensemble et jetant l’opprobre sur une immigration dont votre texte
insinue, par son existence même, qu’elle serait trop prolifique et aux
filiations si douteuses qu’il faudrait recourir aux tests ADN pour les
établir - pratique jusqu’alors réservée aux affaires criminelles. Vous avez
assigné à vos services l’objectif de 25 000 expulsions en 2007, 26 000 en
2008, 28 000 en 2009, précisant à l’unité près, les quotas dus par chaque
préfecture, comme s’il s’agissait de fret. Que n’exprimez-vous vos objectifs
en têtes ou en quintaux ? Une expulsion est un cataclysme. C’est tout à la
fois une arrestation inopinée, un emprisonnement, la privation de son
logement, un licenciement minute, la spoliation de la totalité de ses biens,
parfois la séparation brutale d’avec son conjoint et ses enfants, la
dislocation de tout lien avec son milieu et ses amis et une reconduite
contrainte, éventuellement assortie de violences. C’est une humiliation
totale dont on ne se remet pas. Le pays dans lequel on avait placé son
espoir d’une existence nouvelle, qu’on avait parfois bataillé des années
pour rejoindre, vous rejette, vous expulse et vous dépose comme un déchet,
sans bagage, sur un tarmac où personne ne vous attend. Même quand les
expulsés ont des proches au pays, il arrive que la honte les empêche de les
rejoindre : celui qui faisait vivre toute une famille est devenu une charge.
Nombre d’expulsés finissent désespérés, désocialisés, à la rue, mendiants,
fous ou suicidés.

Ces ravages ne sont ni des accidents, ni des faux frais de votre politique.
Ils sont son essence même. Définissant le rôle de votre ministère dans une
lettre aux évêques de France, vous assuriez : « Il faut [...] adresser un
message clair aux candidats à l’émigration, en leur démontrant que la
clandestinité est une voie sans issue ». Comment faire cette démonstration ?
Toute l’histoire en témoigne, les seuls « messages clairs » susceptibles de
faire fuir une population de là où elle est établie ou de l’empêcher de se
rendre là où elle espère un avenir sont la violence et la terreur. La
société française n’est aujourd’hui pas prête à accepter le recours à la
violence ouverte. Heureusement. Mais la longue liste des situations
choquantes de brutalité engendrées par votre politique témoigne du risque
d’une dérive. Quelques exemples, en quelques mois, à Paris. 20 janvier 2008,
Sena, 9 ans, passait 24h, seul, enfermé chez lui, terrorisé. Son père sans
papiers était en garde à vue au commissariat du 10e. 8 février, Osman, 2 ans
et demi était seul pendant 3 jours, son père en rétention à Vincennes, sa
mère à l’hôpital en train d’accoucher. 4 mars, Cécile, 6 ans et Sylvie, 5
ans, étaient seules, leurs parents en garde à vue au commissariat du 20e...
Mars, Jennifer, 2 ans et Yasmina, 2 mois et demi, seules pendant 15 jours,
leurs parents en rétention, lui à Vincennes, elle à Cité... 27 mai 2008,
Jeanne, 2 ans seule, son père en rétention à Vincennes, sa mère alors au
Sénégal... A chaque fois, la police était informée que les enfants étaient
seuls. A chaque fois, des parents, amis, militants du RESF ont veillé à la
sécurité des enfants ; Samir, 19 ans, élève du LP de Villeneuve sur Lot
expulsé moins de 24 heures après son arrestation sur une convocation piège.
Des arrestations au domicile de familles entières. 240 enfants en rétention
en 2007. Yvan, Tchétchène de 12 ans, rendu invalide après être passé par la
fenêtre à Amiens en août 2007 pour n’avoir pas affaire à la police
française. Chunlan Zhang tuée à Belleville dans les mêmes circonstances.
John Maïna, 19 ans, suicidé en février 2008 en apprenant que l’asile lui
était refusé, Baba Traoré, 29 ans, noyé dans la Marne en avril 2008 pour
échapper à un contrôle de police. Ces morts, ces drames, ces
automutilations, ce désespoir qu’engendre votre action ne vous hantent-ils
pas ? Etes-vous fier d’imposer de telles missions à vos services ?

Il vous arrive d’en dire peut-être plus que vous ne le souhaiteriez. C’est
ainsi que vous déclariez dans Le Figaro du 25 avril 2008 : « Si mon souci
est de répondre aux besoins des secteurs en pénurie de main d’œuvre, j’ai
aussi le devoir d’accompagner l’ensemble de la communauté nationale vers
l’emploi. [...] Dois-je laisser sur le bord de la route des étrangers qui
ont fait l’effort d’entrer légalement sur le territoire, de satisfaire le
parcours d’intégration ? Faut-il sacrifier leurs enfants nés ici ? [...].
Discours stupéfiant. Est-ce à dire qu’il y aurait des emplois « réservés » ?
Occupés par des sans papiers aujourd’hui, ils seraient « offerts » aux
immigrés en situation régulière ou à « leurs enfants nés ici », c’est-à-dire
Français pour la plupart mais n’ayant pas la tête à l’être assez pour qu’on
ne leur propose pas les emplois dévolus aux immigrés. Jusqu’à combien de
générations ? A trop finasser on s’expose à laisser échapper une sottise ...
ou le fond de sa pensée ? Il serait utile que vous vous expliquiez
clairement et le cas échéant, vous corrigiez ces propos.

La directive « retour » que vous avez adoptée avec vos collègues de l’Union
européenne place les étrangers sans papiers dans des conditions proches de
celle de l’état de siège : jusqu’à dix-huit mois d’internement pour le seul
fait d’avoir franchi des frontières et de vouloir vivre en Europe ;
rétention et expulsion de mineurs et de personnes vulnérables (femmes
enceintes, personnes âgées, victimes de torture...) ; possibilité d’expulser
des personnes vers un pays de transit, même en l’absence de lien avec ce
pays ; interdiction de retour sur le territoire européen pour une durée de
cinq ans de ceux ayant été expulsés ; absence d’obligation de fournir un
titre de séjour aux étrangers souffrant de maladies graves ; application aux
mineurs isolés de l’ensemble de ces mesures.

Les objectifs que vous dites vouloir assigner à la présidence française
(interdiction des régularisations, renforcement des actions policières,
discours sur l’aide au développement, identiques depuis 1970) sont dangereux
et, de plus, inefficaces. Selon les chiffres de votre ministère, de 200 à
400 000 étrangers sans papiers vivent en France. Il vous faudrait de 8 à 16
ans pour les expulser tous, au rythme de 25 000 par an, à supposer qu’il n’y
ait ni naissance, ni entrée nouvelle.

L’action du RESF depuis quatre ans a contribué à mettre en évidence une
évolution profonde de la société française, l’acceptation de ce qu’elle est,
une société diversifiée du point de vue de ses origines. Le courant auquel
vous vous rattachez prétend par calcul politicien enrayer cette tendance de
fond. A cette fin, il recourt à des moyens attentatoires aux droits de
l’Homme et à la dignité.

Nous sommes convaincus que si d’aventure un manuel d’histoire consacre un
jour quelques lignes à votre action, elles ne vous feront pas honneur.

Ajoutons, pour finir que rien dans vos récentes déclarations ne laisse
augurer un changement de votre politique ni même l’ouverture d’un dialogue
dont la seule fonction à vos yeux semble être une opération de communication
en prélude à la présidence française de l’Union européenne.

Ces raisons, entre autres, nous font décliner votre proposition d’audience.
Nous vous prions, Monsieur le ministre, d’agréer l’expression de la
considération que mérite votre politique.

Pour le Réseau Éducation Sans Frontières
Richard Moyon
16 juin 2008